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« L’art c’est d’essayé d’atteindre ses envies. Je crois que c’est ça l’art. Notre métier à nous c’est d’accompagner et de cristalliser ses envies. »

Si certains laissent filer leur vie passivement, attendant et subissant passablement et stoïquement que s’impose leur destin... Le destin : ce saugrenu enchaînement des choses de la vie projeté dans je ne sais quelle frauduleuse boule de cristal. « Et pourtant le jour naît, suit son destin et meurt, Ils [les hommes] ne changeront rien à l'ordre de la vie (Comtesse de Noailles, Cœur innombrable, 1901, p. 134). »* D’autres, par contre, ont l’audace de le contester. Kamel Mennour dont la galerie d’Art Contemporain palpite au cœur de saint Germain des Près, est très certainement l’un des plus vaillants gladiateurs de cet affrontement. Cette année, emporté par le « Yes, we can » d’Obama, il s’est donné comme défis de participer au Marathon de New York en foulant l’asphalte perturbé jusqu’au franchissement de la ligne d’arrivée.

La genèse d’une grande aventure

Je suis diplomé d’une maitrise de sciences économiques à l’université Panthéon-Assas. Je savais dès la licence que je n’allais pas persévérer dans cette voie. J’ai vendu alors des lithographies de porte à porte : des œuvres sur papier sans prétention aucune. Mais l’expérience m’a permis d’aborder le domaine de l’art que je découvrais. J’ai tout de suite été fasciné, j’ai su alors ce à quoi je voulais consacrer ma vie. J’aurais bien sûr pu faire stage, démarrer au raz des pâquerettes comprendre et apprendre. Mais j’ai préféré continuer dans la vente de lithographies. Pour moi c’était une sorte de sas d’entrée dans ce milieu très fermé. J’attendais l’opportunité qui me permettrait d’assumer et d’avancer dans mon propre projet. J’ai alors assidûment fréquenté galeries et musées. Avec le peu d’argent que je gagnais je voyageais avec ma femme dans le monde pour apprendre et parfaire mon éducation artistique : le MoMA, le Musée de Reine Sofia, la National Gallery, tous, je les ai tous visité, sans oublier les foires Bâle, Venise, Art Basel. J’ai attendu huit ans pour me lancer et croyez moi ce n’est pas évident lorsque qu’on se nomme Kamel.

Le 72, rue Mazarine

En 1999, j’ouvre enfin ma galerie au 72, rue Mazarine, bien que la plupart de mes confrères officiaient dans le marais, pour ensuite se concentrer rue Louise Weiss. J’étais certain qu’il y aurait un revirement de considération pour ce quartier où flottait alors une certaine nostalgie. Ancien épicentre de la création avec les années Flore, Deux Magot, Gainsbourg, il était devenu un quartier de franchises de multinationales presque ringard, « un quartier de fringues ». C’était un arrondissement « qui avait été », on n’en parlait plus qu’au passé, comme d’un doux souvenir.  Instantanément je me suis tourné vers la photographie, ce médium pour moi était le plus adapté à ce petit espace sombre et reclus. Pour ma première exposition, j’ai présenté le travail de Yan Saudek. Puis suis allé à la rencontre de photographes connus et même très reconnus : Stephen Shore, Nobuyoshi Araki, Larry Clark , j’étais sans complexe. Je voulais faire découvrir le travail le plus représentatif, audacieux et novateur de ce médium. Très vite, j’ai été admis à participer à la FIAC et à d’autres grandes manifestations d’Art Contemporain. En regardant autour de moi, en me questionnant sur ce qu’était réellement l’art, je me suis dit que si je me restreignais à représenter uniquement des photographes, je ne serai jamais un vrai accompagnateur des artistes et de l’art. Je me suis alors ouvert à d’autres médium tout en cherchant un autre local, plus grand, plus lumineux, pouvant s’adapter à d’autres démarches artistiques : le 47, rue Saint-André des Arts.

Une spontanéité passionnée suscitant la complicité et la confiance.

J’ai eu la chance de pouvoir représenter d’exceptionnels artistes dès le début. En 2000, six mois après avoir ouvert ma galerie, le Centre Nationale de la Photographie présentait une rétrospective du travail de Nobuyoshi Araki. Je connaissais déjà son travail bien qu’il ne soit pas encore vraiment montré en France. J’ai alors rejoint Tokyo lui communiquant par fax mon désir de le rencontrer. Il m’a reçu, je lui ai acheté deux tirages. Fort de ce premier bon contact, dès le lendemain je retournais le voir pour lui proposer une exposition et l’édition d’un catalogue avec comme préfacier Germano Celant, le spécialiste de l’Arte Povera et de Robert Mapplethorpe. Il a joué le jeu alors qu’il n’avait pas besoin de moi, étant déjà largement reconnu. Le problème c’est que je ne connaissais pas Germano Celant. Arrivé à Paris j’ai du localiser le célèbre spécialiste. Allait-il accepter ? Résidant à Gênes je lui ai envoyé un fax. Il connaissait Araki, et a accepté de s’atteler à la préface. A partir cette expérience j’ai tissé quelque chose de très ambitieux mais particulièrement stimulant. Depuis nous avons avec Nobuyoshi Araki coproduit, outre les expositions à la galerie, beaucoup d’événements et de performances, notamment « Arakinema » de Nobuyoshi Araki en octobre 2005 au Palais de Tokyo. Au fil du temps nous sommes devenu ami, il m’a présenté ses proches dont Daido Moriyama, dont j’ai exposé les œuvres en 2002. Pour moi lorsque quelqu’un te présente ses amis c’est qu’il te donne toute sa confiance : quel bonheur ! C’est souvent comme ça que tout s’enchaîne. La cooptation est nécessaire. Le meilleur relais c’est un artiste parlant de toi à d’autres artistes. Mais pour cela il faut qu’il ressente une totale conviction dans ton travail et un engagement indéfectible!

L’art c’est d’essayer d’assouvir des interrogations, des envies !

Je me suis toujours posé des interrogations sur de nombreux domaines. Pour ma part mes réponses je les découvre à travers l’art. Je pourrais te parler de Pierre Molinier, de Stephen Shore, ce sont des personnes qui se questionnent énormément sur l’identité. Il y avait aussi Francesca Woodman que j’ai présenté avec beaucoup d excitation. L’exposition a eu un succès énorme. Ca a d’ailleur tellement bien marché que je me la suis fait kidnappée par Marianne Goodman. Mais bon je me dis que j’ai quand même eu la chance pendant un moment d’avoir accès à son estate. Ses tirages étaient alors vendus de 15OO euros à 2000 euros, maintenant c’est différent elle a franchi les portes d’une énorme galerie. Je joue le jeu et je garde le souvenir du plaisir immense ressenti de voir tous les samedis dans notre petit espace une foule venir découvrir « Etoile filante ». Le travail de Francesca Woodman était un vrai parcours qui répondait à de vraies ressentiments. Et quand tu exposes, représentes et soutiens, tu te réponds aussi à toi même. D’ailleurs lorsque qu’un artiste, même si il continue dans du qualitatif, ne correspond plus à mes émotions, nous nous quittons. J’ai toujours pensé qu’il fallait être honnête. J’ai choisi ce métier pour cristalliser les choses, mes envies et pas pour spéculer. Et parfois certains travaux ne me correspondent plus.

Un concept de galerie intra et extra muros accompagnateur des émotions créatrices.

La galerie c’est l’intra muros, mais il y a aussi l’extra muros : dans les foires, les galeries. Mon ambition est d’accompagner mes artistes en dehors de mes propres murs. Les porter à l’extérieur est aussi la fonction accompagnatrice de la Galerie. C’est pour cela d’ailleurs que nous avons récupéré Claude Lévêque, il avait besoin d’un réel entourage, d’un soutien, de plus d’intimité. Il y a une personne de la galerie, par exemple, qui s’occupe exclusivement de Claude pour la logistique de son installation à la Biennale de Venise. La galerie doit être au fait de tout pour être veiller aux moindres soins de l’artiste, le soulager, le soutenir et l’encourager.

Kamel Mennour, un galeriste pas comme les autres. Malgré son succès pas question d’ouvrir une succursale ou fondation à l’étranger, il est intuitif mais réaliste. L’international se ferait au détriment de sa conception d’un galeriste : être toujours disponible et à l’écoute des créateurs enrichissant sa vie. Perfectionniste et fou passionné, Kamel veut laisser des traces. Conscient de l’éphémère d’une exposition, l’édition chez lui est presque une obsession, une nécessité absolue. « L’homme est un projet qui décide de lui-même » *1 : Kamel Mennour aurait pu aussi l’affirmer.

* Jean-Paul Sartre